Quelle est la vision de l'État français pour les transports en 2040 ?

Aout 2019.

Le changement climatique, la croissance démographique et la révolution numérique challengent la France et l'Europe. Néanmoins, l’État français tarde à s’investir des sujets de transports intelligents laissant Uber, Amazon et bientôt les leaders chinois dicter le futur de l’aménagement du territoire. Cela ne risque pas de résoudre l’urgence climatique liée aux transports…

« L’État et les villes françaises ont besoin de définir une vision à long terme de leurs systèmes de transports afin de répondre au changement climatique et à l’étalement urbain croissant. » Voici l’une des conclusions du Global Executive Mobility Forum qui s’est tenu 26 et 27 Novembre 2019 à Paris. Regroupant la plupart des grands acteurs privés et publics de transports dans le monde, le forum a été une plateforme pour le lancement du Urban Mobility Readiness Index [1]. La ville de Singapour, qui renouvelle son Transportation master plan tous les 5 ans pour les 20 ans à venir [2], se classe première du classement, la vision combinée aux moyens d’actions portant ses fruits. La ville de Paris, quant à elle, se classe au milieu du classement, n’ayant pas de plan d’action clair sur le futur des transports parisien à long terme [3].

Au début bien entamé du XXIe siècle, trois grands challenges se dessinent graduellement dans l’ingénierie des transports et dans l’aménagement du territoire pour les 30 futures années : la croissance démographique, le changement climatique et la révolution numérique. Il n’est presque plus de doute que ces challenges vont transformer notre façon de percevoir et de concevoir le monde. Néanmoins, dans un contexte de la guerre économique entre les États-Unis et la Chine où ces challenges redistribuent les cartes du pouvoir mondial, la puissance publique française tarde à s’investir pleinement sur ces sujets qui nécessitent une réponse urgente de sa part pour les raisons suivantes.

Premièrement, la croissance démographique [4] conduit à l’émergence de villes mondes qui contiennent de plus en plus d’habitants de notre planète [5] et nous obligent à repenser l’espace public et la croissance urbaine. Sans action de sa part, la puissance publique pourrait bien être désemparé de sa capacité à penser la ville. Déjà aujourd’hui, une entreprise comme Uber possède presque autant de poids qu’une entité régulatrice des taxis. Et cela ne fait que commencer. Les villes de New York et de Londres - en interdisant l’implantation d’Amazon [6] et en interdisant Uber [7] - ont déjà sacrifié une certaine forme de progrès pour rester en capacité d’aménager l’espace urbain. Mais le progrès – améliorant nos conditions de vie - ne pourra pas être arrêté longtemps.

Deuxièmement, le dérèglement climatique [8] – largement lié au développement de ces mêmes villes mondes – nous oblige à diminuer la pollution due à nos systèmes de transports si nous voulons conserver le monde tel que nous le connaissons. Les transports en tant que tels représentent plus de 26% de la consommation totale d’énergie (à peu près également reparti entre transports routiers et transports aériens) [9]. De plus, le dérèglement climatique induit en France l’augmentation des pics de pollution et des intempéries climatiques dont les épisodes neigeux et les inondations. Ces catastrophes naturelles nécessitent un système de transport résilient, ce qui ne peut être pensé et réalisé sans autorités régulatrices des transports. Nous ne pouvons que déplorer le manque de contrôle du système de transport lors des récents incendies en Californie (incendie de Paradise en 2018 causant 85 morts) ou lors des épisodes d’Ouragan en Nouvelle Orléans (2018).

Troisièmement, la révolution numérique et l’essor de l’intelligence artificielle [10] s’expriment dans les transports par l’automatisation croissante des véhicules et des moyens de transports et par la suppression des tiers parties (middle men). Pour le transport de personnes, nous verrons certainement d’ici 10-20 ans le passage de la voiture comme un système de propriété à la voiture comme un système d’usage ainsi que de plus en plus de solution de mobilité douce [11]. Pour le transport de biens, notre conception du commerce (avec le commerce en ligne) et donc de la logistique (livraison à domicile, décroissance économique des grandes surfaces) est bouleversée. Ce sont les noms d’Amazon, de Uber Eats, de Uber Freight, de Deliveroo, etc. qui résonnent actuellement comme le futur de la logistique urbaine. Rappelons-nous des modifications profondes que les centres commerciaux ont apportés dans nos modes de vie et notre conception du territoire. Ceux sont ces mêmes centres commerciaux qui voient leur croissance économique ralentir au profit des solutions de livraison à domicile ou à proximité.

Il est important que l’État conserve son pouvoir régulateur afin d’optimiser le système de transports selon les critères qui satisfassent l’ensemble des populations. Et cela nécessite de répondre aux deux questions suivantes :

  • Quelle est la vision de l’État français pour les transports en 2040 ?
  • Quelles sont aujourd’hui les moyens mis en œuvre pour atteindre cette vision ?

Théophile Cabannes

HTML5 Bootstrap Template by colorlib.com
Un des derniers trains de marchandise partant de Rungis. Photo de Théophile Cabannes, novembre 2017.

[1] Urban Mobility Readiness Index : How Cities Rank On Mobility Ecosystem Development, Oliver Wyman Forum. 2019.

[2] Land Transport master plan 2013, Singapore Land Transport Authority.

[3] Mobilité du futur : « Paris est entre Los Angeles, symbole du tout-voiture, et Amsterdam, où 60 % des déplacements se font à pied ou en vélo », Le Monde, Nov. 2019.

[4] 2017 Revision of World Population Prospects, United Nations.

[5] World Urbanization Prospects 2018, United Nations.

[6] Amazon Pulls Out of Planned New York City Headquarters, J. David Goodman, The New York Times, Feb. 2019.

[7] Uber loses licence to operate in London, BBC, Nov. 2019.

[8] Global Warming of 1.5C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5C above preindustrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty, IPCC. World Meteorological Organization, Geneva, Switzerland, 32 pp.

[9] International Energy Outlook 2017, U.S. Energy Information Administration

[10] L’intelligence artificielle au service de l’humain, Mission Villani.

[11] « La bicyclette pourrait devenir un réel concurrent de la voiture », Frédéric Héran, Le Monde, Aout 2019.